Le site Figarovox a publié un entretien avec l’auteur à propos de la sortie de son livre « catholiques, engageons-nous ! ». L’occasion de revenir aussi sur différents sujets d’actualité.

LE FIGARO. – A l’heure de l’effondrement de la pratique religieuse et de la consécration du matérialisme, quel motif d’espérance pour les jeunes générations de catholiques? 

Abbé Pierre-Hervé GROSJEAN. – Si le regard sur la situation de notre pays doit être lucide – le réel s’impose à nous – il ne peut être pour autant désespéré. La pratique religieuse par convenance ou habitude sociale s’est effondrée. La société s’est sécularisée. L’ignorance religieuse est impressionnante, y compris chez nos «élites» médiatiques ou politiques. Cela n’est pas un problème seulement pour l’Eglise, mais bien pour tout notre pays. En effet, ce qui fait le force d’un peuple, c’est son âme. Un pays qui ne connaît plus son histoire, n’assume plus ses racines, ne transmet plus la culture et la foi qui l’ont construit est un pays qui doute de lui-même, qui ne s’aime pas et qui est désormais fragile. La sécularisation de la société française participe à sa fragilité. C’est d’ailleurs pour cela que le laïcisme ne sert pas la France, surtout quand il se retourne contre la foi chrétienne qui a fait notre identité.

Mais tout cela paradoxalement est stimulant. Les jeunes générations catholiques engagées sont certes minoritaires, se retrouvent à contre-courant… mais sont du coup comme «forcées» d’être ferventes, généreuses et rayonnantes. Une minorité n’a plus le choix. Elle n’a plus le nombre pour «peser» sur le cours de l’histoire. Il lui reste la ferveur, la force de son témoignage, la conviction. Benoît XVI disait: «l’avenir appartient aux minorités créatives». Je le crois profondément. Les catholiques ne seront jamais une minorité parmi d’autres en France, parce que la France reste un vieux pays chrétien dans son histoire, sa culture, son ADN. Mais l’époque que nous vivons, le désert spirituel qu’est devenue la France désormais pays de mission, tout cela résonne comme un appel très fort à témoigner, à sortir de notre confort, à redécouvrir la capacité formidable du christianisme à transformer le monde. Voilà au fond mon motif d’espérance: cette jeunesse catholique est certes fragile, mais elle est généreuse et quand elle croit, ce n’est pas à moitié ou par convenance! Les circonstances vont lui donner de se révéler dans ce qu’elle a de meilleur: sa capacité d’engagement.

Le communautarisme menace-t-il aussi les catholiques? Comment peuvent-ils trouver le juste équilibre entre la tentation de la dilution dans la masse déchristianisée et celle du repli sur soi?

Toute minorité connaît ces risques. C’est parfois épuisant d’avancer à contre-courant, dans son groupe d’amis, dans sa fac, dans son travail, dans son parti politique, dans son association… On peut vouloir se «diluer», adopter un christianisme soft, qui ne serait plus un signe de contradiction pour le monde, en gommant toutes les aspérités, tout ce que le monde ne comprend pas de notre mode de vie ou de nos convictions. Mais ce christianisme là ne sauverait personne. On peut au contraire être tenté par le repli sur soi, «la mentalité de citadelle assiégée». Mais l’entre soi est mortifère. Tous les ghettos finissent par tomber. C’est une mentalité de perdant. Surtout, dans les deux cas, on renonce à notre vocation profonde: aimer, servir et sauver ce monde. Un chrétien ne peut renoncer à s’engager au cœur de la société, pour servir le bien commun et témoigner de l’espérance qu’il porte. C’est sa mission, il se sait «envoyé», ce monde lui est confié. L’Evangile est explicite sur ce sujet. Cela ne veut pas dire qu’on a pas besoin de lieux de ressourcement. Au contraire! Il faut trouver les lieux de formation nécessaires. Il faut savoir cultiver les amitiés et les réseaux utiles pour ne pas être isolés. Un chrétien seul est en danger. Mais que ces lieux – écoles, associations, famille, groupes d’amis, réseaux – où s’affermissent nos convictions ne soient pas des lieux fermés sur eux-mêmes, mais des rampes de lancement pour se préparer à la mission!

Qu’est-ce que le catholicisme «décomplexé»? 

C’est Benoît XVI qui a utilisé ce mot et cela m’a marqué. A la fin des Journées Mondiales de la Jeunesse de Madrid, il demandait aux jeunes de langue française «Soyez des témoins décomplexés!». Il faudrait lui demander ce qu’il entendait par là, et pourquoi a-t-il choisi d’utiliser ce terme pour les Français! Pour ma part, je l’ai reçu comme une invitation à une très grande liberté intérieure. Notre foi, notre espérance, notre charité nous rendent libres du regard des autres, des modes d’opinion, des sondages, des jugements médiatiques, des moqueries, des coups bas, etc… cela ne veut pas dire que nous sommes indifférents au monde! Nous voulons au contraire lui apporter ce qu’il y a de meilleur, ce trésor de l’Évangile que nous avons reçu, cette conception de l’homme, de la société, de la vie que nous croyons juste et bonne pour tous. Nous sommes appelés à le faire humblement, en faisant tout pour être à la hauteur du message que nous portons, sans l’abîmer par nos fautes. Nous sommes appelés à le faire sans crainte, sans complexe, joyeusement et généreusement. Bien plus que nous le croyons, les catholiques sont attendus. Dans ce désert, il y a une soif qui émerge. Soif de repères, d’enracinement, d’identité, d’espérance. Soif d’aimer vraiment, et de se redécouvrir aimé. Besoin immense d’un bonheur qui ne déçoit pas. Les catholiques n’ont pas à se cacher, encore moins à rougir. Ils peuvent assumer pleinement ce qu’ils sont, ce qu’ils croient. Ils n’ont pas peur d’être des signes de contradiction pour le monde: le pire serait plutôt de susciter l’indifférence! Leur parole, leur témoignage continuent d’interpeller les consciences, d’éclairer les intelligences et de toucher les cœurs. Un «catholicisme décomplexé» c’est au fond un catholicisme qui a redécouvert sa capacité à changer le monde, et qui s’y attelle généreusement!

Médias, métiers de la culture, de l’éducation et de la transmission… Les catholiques ont-ils déserté les professions du capital culturel pour celles du capital économique?

Je pense en effet que nous avons sous-estimé l’importance, la valeur, la noblesse de ces métiers de la transmission. N’est ce pas une grande mission que de participer à éveiller les consciences, transmettre une culture, informer avec le souci de la vérité, éduquer au beau? Par ailleurs, n’avons-nous pas péché par naïveté, en désertant ces lieux d’influence où se gagne le combat culturel, la bataille des idées? Si nous croyons à nos idées, si nous les pensons bonnes pour construire une société plus juste, il nous faut les porter et les transmettre. Comment rejoindre tous nos concitoyens, parler à l’intelligence et au cœur de chacun, si ces idées sont absentes de ces lieux de transmission? Les chrétiens doivent réinvestir ces lieux, non pour défendre leurs intérêts particuliers – ce serait du communautarisme – mais bien pour servir avec plus d’efficacité ce que nous pensons être le bien commun et une anthropologie juste. Il s’agit toujours de se faire d’avantage «coopérateurs de la vérité» selon la devise de Benoît XVI.

Le réinvestissement du champ politique par les catholiques est-il en cours? Se fera-t-il exclusivement à droite?

L’année 2013 et les débats sociétaux qu’elle a connue auront été l’occasion je crois d’une vraie prise de conscience chez les catholiques. Le modèle de société que nous pensons juste n’est plus partagé ni évident pour tous. Il nous faut donc, si nous y tenons, nous engager pour le promouvoir, l’expliquer, le défendre. Les chrétiens ne peuvent se contenter de regarder du balcon – pou reprendre l’expression du Pape François – le monde avancer sans eux, voir en l’occurrence se déconstruire.

Le problème de beaucoup de catholiques en politique, c’est l’idéalisme: la difficulté de confronter son idéal très élevé au réel, c’est à dire à l’imperfection de ce monde. Ainsi certains attendent toujours le candidat parfait – confondant élection et canonisation – le parti parfait, le programme parfait, etc… pour s’engager. Il est au contraire urgent de quitter le banc de touche, et d’arrêter de regarder la partie se jouer sans nous. Je n’ignore rien de la violence du jeu politique, de la piètre qualité du terrain, de la «vigueur» de l’équipe d’en face voir de ses co-équipiers, mais on n’a pas le choix. Il faut agir, s’engager, entrer sur le terrain. Un chrétien ne peut pas déserter ou se contenter d’être un commentateur souvent critique. Cette inaction serait une faute, quand on voit ce qui se joue. Alors effectivement, on ne gagnera pas à tous les coups, tous les arbitrages, tous les combats. On se prendra même souvent des coups. On sera sur une ligne de crête permanente, entre compromis nécessaire – on progresse pas à pas vers un mieux possible – et compromission impossible. On peut râler sur la ligne de tel ou tel parti, de tel ou tel candidat aux primaires, de tel ou tel élu ou dirigeant. Mais c’est plus efficace de prendre les moyens de peser sur cette ligne. Il faut investir les équipes, les entourages, les lieux de décision. Nous ne votons jamais pour un candidat seul. Nous votons aussi pour ceux qui l’entourent et l’influencent, ceux qu’il fera accéder aux leviers, ceux à qui il donnera des responsabilités. C’est aussi dans ces entourages, ces cabinets ministériels, ces équipes de campagne qu’il faut des chrétiens qui s’engagent pour servir. Il faut devenir une force de proposition, être constructifs, prendre les places à prendre, plutôt que de continuer sans fin à se plaindre. J’admire ceux qui font ce pas, ceux qui l’ont déjà fait, dans un esprit de service. Ne les laissons pas seuls, encourageons-les, chacun à notre mesure et selon notre vocation.

Dans quel parti? Pour qui voter? Ce n’est pas à l’Eglise de décider pour vous. L’Eglise donne des critères de discernement. Elle indique des points d’attention sur ce qui lui semble essentiel pour respecter et servir la dignité de tout être humain. Ensuite, elle fait confiance au discernement de chacun. Elle rappelle simplement que l’adhésion à un parti ne doit pas faire perdre sa liberté intérieure. Le parti n’est qu’un moyen, il n’est pas un absolu. Que chacun discerne le lieu où il pourra plus facilement et plus efficacement faire progresser ses idées. Cela veut dire aussi qu’il peut y avoir un pluralisme politique légitime chez les catholiques. Ce pluralisme est sain. Cessez de vous critiquer si vous n’avez pas la même stratégie pour arriver au même but! Respectez l’engagement de chacun, au niveau local comme au niveau national, et sachez vous retrouver pour défendre ensemble l’essentiel. Il faut que dans leur façon même de faire de la politique, les chrétiens offrent un témoignage de service crédible pour le monde.

L’image de l’Eglise a été entachée par les scandales pédophiles. Comment pourrait-elle se relever?

Toute crise doit être une occasion de grandir. Nos évêques ont pris des mesures fortes pour que la confiance reste possible. Cela suppose qu’on soit intraitable avec les prêtres qui ont utilisé leur sacerdoce pour abuser d’enfants. C’est une profanation terrible, et de ce sacerdoce et de l’innocence de ces enfants. L’Eglise sera toujours du côté des victimes. C’est sa priorité: protéger, accompagner, défendre les plus fragiles. Nous nous relèverons en montrant au monde que nous allons progresser dans l’accueil de ces victimes, la protection des enfants, la reconnaissance des fautes et la sanction des coupables. Qu’on ne puisse jamais plus nous soupçonner de «légèreté» dans le traitement de ces affaires, ni même d’imprudence.

Ce qui doit nous encourager dans ce travail, c’est paradoxalement la colère de la société civile, relayée par les médias. Si on en veut à ce point à l’Eglise, c’est que plus ou moins consciemment, on continue d’attendre d’elle qu’elle soit exemplaire, encore plus que toute autre institution. Même les plus athées de nos concitoyens attendent du prêtre qu’il soit un homme bien, en qui on doit pouvoir avoir confiance. Personne au fond n’est indifférent. Avec la grâce de Dieu et nos efforts, nous voulons être à la hauteur de cette attente et mériter cette confiance. L’immense majorité des prêtres sont fidèles à leur vocation: vous servir jusqu’au bout, sans compter. C’est là notre joie, c’est là toute notre vie…

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